Cela fait désormais plus d’un an que j’ai placé ce blog en coma léger, me contentant de mettre à jour les évolutions de l’impopularité crasse du tout petit président que nous avons. M’autorisant aussi, très occasionnellement, un court billet factuel, comme on laisse échapper un peu de vapeur. Par nécessité et avec parcimonie. C’est que [...]
« Si je pense que nos dirigeants sont cyniques ? Oui, honnêtement, je le pense. Il me semble, cependant, que leur système de croyances les persuade qu’ils oeuvrent pour le bien universel – que le bien universel leur demande de s’engager dans des actions qui les avantageront, eux en particulier. Je ne sais pas si vous connaissez une expression qu’employait Reagan, celle de « l’économie des retombées ». On croyait, et on le croit encore chez les républicains, que si l’on diminuait les impôts des riches, ces avantages finiraient par retomber sur les pauvres, qu’en somme les pauvres bénéficieraient de la réduction d’impôt dont avaient profité les riches. Un formidable fantasme. Très alléchant. Tout le monde attendait qu’un peu d’argent finisse par retomber. Bien entendu, comme cela ne se produisait jamais, on accordait une nouvelle réduction d’impôt aux riches. Et les riches disaient : Ne vous inquiétez pas, c’est l’économie des retombées ; ça va finir par arriver jusqu’à vous. Ils y croyaient. Les riches croient toujours que ce qui est bon pour eux est bon pour tout le monde. »
Ce commentaire de Russell Banks – dans Amérique, Notre Histoire, entretien avec Jean-Michel Meurice - est une parfaite illustration de ce qui forme l’essence même du discours libéral, cette manière de nous présenter le prétendu cercle vertueux du libéralisme : favorisons les riches, ça finira par retomber sur les pauvres ; favorisons les entreprises, ce sont les salariés qui en bénéficieront ; favorisons le fort, le faible ne s’en portera que mieux ; réduisons les impôts, les rentrées d’argent seront plus importantes ; facilitons le licenciement, les chômeurs trouveront un emploi ; accroissons la flexibilité du travail, la précarité reculera ; etc…
C’est une économie de faux-semblants. Parce qu’en attendant que « ça » retombe, les riches deviennent plus riches, les forts deviennent plus forts, et ce sont toujours les mêmes qui attendent, qui attendent que ça retombe, qui attendent que la main invisible si chère aux libéraux veuillent bien, malgré son invisibilité assez suspecte, redistribuer à tous les fruits de la prospérité de quelques-uns.
Si l’on y fait un peu attention, toute l’idéologie libérale repose en définitive sur cette « théorie » des retombées, cette promesse jamais tenue. Et pour cause, ça ne retombe jamais.
Non, ce n’est pas la main qui est invisible, ce sont les retombées.
Et pourtant, l’homo-économicus libéral existe encore, qui ne manque pas une occasion de renouveler sa promesse de retombées prochaines afin de justifier qu’on libéralise toujours plus l’économie, cette économie du « laisser faire » qui n’est en réalité qu’un « laissons les possédants s’enrichir« , afin de justifier la démolition en règle du droit du travail et du système de protection sociale, afin de justifier toujours plus de sacrifices de ceux dont la seul tâche serait donc d’attendre d’hypothétiques retombées qui ne soient pas uniquement constituées d’emmerdes.
A cet homo-libéral nous – Nicolas, See Mee, Oceane, Dadavidov, Marco, Gaël, Agnès, Ronald, Christian, CSP, Seb, Valerie, Vogelsong – voudrions donc poser une simple question, sous forme de lettre ouverte :
Madame, Monsieur,
Vous vous définissez vous-même comme étant de sensibilité « libérale » sur le plan économique et c’est bien évidemment votre droit le plus strict. Vous ne verrez donc pas d’inconvénients à être sollicité afin de répondre à une simple question.
Nous, blogueurs et citoyens de sensibilité de gauche, sommes depuis une trentaine d’années face à votre discours nous assurant que le libéralisme économique – ou néolibéralisme si vous préférez – ne sera qu’une promesse de bonheur et de liberté pour tout un chacun, humbles comme aisés, et qu’un passage, certes douloureux mais que vous nous assurez « nécessaire », par une période de temps plus ou moins difficile où serait mise en place une sévère mais juste « rigueur » économique, finira, à terme, par porter des fruits dont tout le monde sans exceptions profitera…
Disons le net : nous sommes sceptiques.
Non pas que nous mettions en doute votre bonne foi quant à ces affirmations : votre sur-présence médiatique depuis tant d’années nous a convaincu de votre sincérité. Mais tout de même, tout le monde finit par se demander, à force :
Ce fameux « bonheur néolibéral » qu’on nous promet depuis 30 ans, ça vient quand ?
Parce que dans un pays comprenant 8 millions de personnes en dessous du seuil de pauvreté et des salariés pressurés comme des citrons en permanence, et où malheureusement il semble bien qu’une fraction fort malhonnête de personnes trouvent à s’enrichir en se contentant de siéger dans des conseils d’administration, il est quelque peu délicat de percevoir les bienfaits de ces fameux « marchés » que vous défendez pourtant mordicus en dépit du bon sens.
Comme toujours, vous répondrez à cela qu’il faut « poursuivre les réformes » parce qu’on a « pas assez libéralisé » ; mais soyons sérieux : il vous faut clairement admettre que vous vous êtes plantés. Qu’en 30 ans vous n’avez pas été foutus de faire quelque chose de bien. Et que le néolibéralisme n’a conduit qu’une fraction infime de gens très riches à encore plus s’enrichir au détriment de tous les autres.
Notre question sera donc : pourquoi ne pas admettre que votre idéologie est nuisible pour la majorité, que vous vous êtes plantés, et que dans l’intérêt général vis-à-vis duquel vos idées sont objectivement nuisibles, il serait mieux que vous laissiez tomber et passiez à autre chose ?
Dans l’attente de votre réponse, veuillez Madame Monsieur agréer l’expression de nos salutations distinguées.
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